VERSUS

Michel Bernard et Frederik Haùgness

A l’occasion de la création jazz-théâtre VERSUS qu’ils ont co-écrit, rencontre avec Frederik Haùgness et Michel Bernard.

Vous avez écrit le texte de VERSUS à 4 mains. Votre collaboration est-elle récente ?

Michel Bernard : Avant de collaborer (bien que je n’aime pas ce terme, je préfère le mot cheminer), il faut qu’il y ait une rencontre. Elle s’est produite, en 2006. Je commençais mon travail d’adaptation de « Si c’est un homme » de Primo Levi.  Je suis parti en Pologne (Varsovie, Auschwitz et Birkenau) emplis de questions. Comment faire? Comment convoquer le théâtre sur la question génocidaire? Que montrer? Qu’oser montrer? Et surtout qui dit ce texte fulgurant? Quelque part enre le « Canada » et le « Mexique », deux endroits très précis du camp de Birkenau, quelque chose s’est imposé à moi: comment résonne la question  génocidaire chez un acteur jeune? Comment peut-il sans faire un travail d’identification à Primo Levi, laisser convoquer les spectres du désastre, les traces et les mots pour dire l’insaisissable? Quel acteur accepterait de se provoquer lui-même dans cette démarche? Je ne sais pas pourquoi, j’ai pensé à Frederik.. J’avais entendu parler de lui, je l’avais vu dans des exercices à l’IAD alors qu’il était encore étudiant. A mon retour, je l’ai appelé, On s’est vu, et depuis ce jour de l’été 2006, quelque part dans le Bois de la Cambre, une rencontre s’est produite. Nous avons marché. Et à l’image de cette promenade,  nous cheminons ensemble.

Frederik Haùgness : Pour l’anécdote, quand Michel m’a téléphoné, je pensais qu’il parlait de Lévi Strauss ! Plus sérieusement, notre rencontre est survenue à un moment de ma vie où je me posais beaucoup de questions, notamment sur le fait de continuer le théâtre. Le parcours théâtral et humain que nous suivons depuis 2006 a bouleversé nos vies.

Depuis ce premier spectacle, nous n’avons pas cessé de travailler ensemble : sur « VERSUS » qui voit le jour au Théâtre Marni prochainement, sur « Non rééducable » de Stefano Massini qui y sera monté la saison prochaine. Les projets ne manquent pas, comme « Les Exécuteurs » d’après le livre de Harald Welzer, « Wittgenstein Incorporated » de Peter Verbugt, et la poursuite d’une forme théâtrale que j’ai appelé « Jazz Théâtre ». C’est vrai que c’est le livre de Primo Levi a produit, déclanché, une foule de questions et nous avons décidé  d’ouvrir nos yeux, même si c’est au pied de biche! Comme l’on dit: interroger le monde et s’interroger soi-même.

Michel Bernard Et cette interrogation peut prendre des formes et des esthétiques diverses. Au fond, nous ne sommes pas sorti d’une phrase de Primo Levi: « ce qu’un homme a pu faire à une autre homme ».  Nous l’actualisons en disant théâtralement, « ce qu’un homme continue à faire à un autre homme »,

La complicité entre vous est évidente. Dans le travail, entretenez-vous une relation d’acteur et de metteur en scène ou plutôt d’amis ?

Frederik Haùgness  Une façon particulière de travailler s’est imposée à nous, comme une évidence, on pourrait l’apparenter à du « non travail » ! Pour le texte de Primo Lévi, le travail avançait sans « vraies répétitions ». Dès le début, je me suis senti en confiance avec Michel, avec ce texte qui pourtant pouvait sembler effrayant.  Nous parlions, nous nous promenions, nous lisions, nous regardions des films, nous avons rencontré Paul Sobol, Lydia Chagoll. Le plateau devenant le reflet de toutes ces promenades physiques et intellectuelles, le témoin de nos incertitudes, la trace de notre communauté de questions.

Michel Bernard : Ce qui nous rejoint aussi, c’est une grande liberté et une réelle écoute. Chacun pousse l’autre, sans plan de carrière, sans chercher de reconnaissance théâtrale. C’est avant toute chose, lui et moi, moi et lui. Pas une confusion d’idées, mais un mouvement d’inceritudes dont le théâtre en est et en sera le tympan. Pour VERSUS, Fred est arrivé, il y a plusieurs années avec un texte. Je l’avais lu avec grand intérêt. Mais quelque chose s’y cachait. Il a écrit une deuxième version. Et par une nuit (quelques whiskys et quels paquets de cigarettes plus tard), nous avons décidé de « rip it up et start again » (déchire tout et recommence), mais cette fois-ci ensemble. Il fallait oublier les protections dont Fred avait jalonné ces précédentes versions, oublié le spectacle de son autobiographie et chercher la théâtralisation du propos. Il a écrit, j’ai écrit, nous avons écrit. Et puis, grâce à des ciseaux et de la colle (merci à Burroughs et à John Coltrane) nous avons construit une première version, une colonne vertébrale. Et en ce moment, nous peaufinons, nous habillons cette ossature.

Frederik Haùgness : Nous voyons tous les deux le théâtre comme un outil plus que comme un objectif. On essaie d’être au plus juste de ce que nous sommes. Il s’agit de trouver une forme de théâtre qui nous correspond, plus que d’innover pour innover. La musique occupe une place importante dans cette recherche. Pour cette création jazz-théâtre, les musiciens jazz seront au même plan que moi :  ils exposeront le récit avec leurs notes et moi avec mon instrument, les mots et la voix. Chaque soir, le tapis musical évoluera, comme l’audace de renouer avec le style « free jazz », comme Ornette Coleman quand il ose en 1960 ouvrir les cadenas d’un style Le but étant de sortir de scène avec le sourire, quoi qu’il arrive ! Nous ne travaillons pas ensemble pour faire un spectacle de plus, mais pour trouver des réponses à des interrogations similaires sur l’homme, sur le monde, son passé et son devenir, son présent et  son silence. Avec « Versus », nous déchirons le manuscript, et nous avançons comme Coltrane à la recherche de quelques chose. Mais quoi? A love Supreme…?

Comment vous complétez-vous l’un l’autre dans le travail ?

Michel Bernard : Je pense que nous rencontrons les gens que nous devons rencontrer.. Difficile de dire ce qui nous lie, on se complète assez naturellement et on reste aussi avec nos différences. Je n’aime pas le light, et Fred en boit des litres! J’aime le rock et Fred Prince. Mais nous avons une passion commune pour le jazz. Bref, nos différences et nos spécificités font une variation comme…. Miles et Coltrane (rires)

Frederik Haùgness : Michel a une longueur de vie d’avance sur moi. Il est la personne que j’attendais à l’époque où nous nous sommes rencontrés. Reste à ne pas savoir qui est Miles ou Coltrane de nous deux…. (rires)

Cette complicité artistique et humaine vous a amené à créer Unités/nomade ensemble…

Michel Bernard : Unités/nomade a été créé récemment et rassemble des personnes qui ont suivi notre parcours depuis 2006, des individus d’horizons différents (acteurs, cinéastes, musiciens, intellectuels,, des vidéastes, descomme Itsik Elbaz, Olivier Masset-Depasse, Sébastien Fernandez, Joëlle Keppenne, Lydia Chagoll, Claire Pahaut, Sylvie de Braekeleer, Fanny Roy, Dominique Breda, Paul Sobol, Aude Merlin,… Si l’engagement ressort nettement de par ce que nous sommes, nous ne sommes pas pour autant des militants forcenés et notre point de départ n’est pas de sauver le monde ! Juste de l’écouter, mais c’est déjà un fameux travail!

L’écriture est-elle nouvelle pour vous ?

Frederik Haugness  J’ai adapté « The Wild Party » que j’ai aussi mis en scène et qui est joué en ce moment au Théâtre Jardin Passion  à Namur, « VERSUS » est le premier texte qui est porté à la scène.  J’ai aussi écrit une longue nouvelle « Solaris », avec des détenus, un travail fait en prison dans le cadre de la « Justice réparatrice ». Mais ce travail là reste en stand by pour le moment.

Michel Bernard J’ai toujours eu à voir avec l’écriture. D’abord parce que depuis mon adolescence, les livres sont pour moi des compagnes (je le met au féminin)  Puis de part ma formation universitaire en philosophie, puis par le fait du travail de dramaturge avec de nombreux metteurs en scène. Ecrire n’est pas neuf pour moi, même si je n’ai jamais écrit que quelques pièces restées confidentielles (mais j’ai une certaine pratique de l’écriture, articles de philosophie, sur le cinéma, la bande dessinée, le théâtre, quelques nouvelles, un livre sur l’art brut…., des adaptations pour le théâtre – Bauchau, Althusser, Primo Levi… et tout récemment « Febar » avec Younouss Diallo et Michael de Cock). Par contre, j’aime écrire dans un processus de création théâtral, adapter, triturer, carresser les textes, faire sonner la langue, déployer les mots, chanter les idées, malaxer la tension littéraire , frôler le réel des lettres….. 

Actualité

Frederik Haugness www.wellwellwell.eu

25ème saison de la ligue d’improvisation belge professionnelle, 25/01-06/04/2009 au Théâtre Marni

“The Wild Party” au Théâtre Jardin Passion  à Namur

« Versus » au Théâtre Marni 5-15/05/2009

Michel Bernard

« Febar » au Théâtre de Poche, Bruxelles 11-28/3/2009

« Mal de Mère » de Vinciane Moeschler au Théâtre Marni 5-15/05/2009

« Versus » au Théâtre Marni 5-15/05/2009

« Non rééducable » de Stefano Massini au Théâtre Marni mai 2010

Propos recueillis par Marie-Charlotte Caux, Théâtre Marni

Mars 2009

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